La découverte d’un décalage

Par Soline Dusausoy

N’ayant aucune racine japonaise, je n’ai pu côtoyer le Japon que par
une rencontre qui m’emmena un peu plus loin sur le chemin de la
découverte de ce pays. Quand on n’est lié au Japon d’aucune
manière, au moment de la rencontre, on ne laisse pas le pays nous
imprégner, on tombe dedans.
A l’aube de mes 8 ans, je trébuchai sur le Japon grâce à un dessin
animé. Je suis partie en voyage avec une certaine Chihiro, qui
m’emmena dans un monde que je ne connaissais absolument pas.
La poésie, l’esthétique et la nature de ce monde, inscrivirent une
trace indélébile de nouveauté dans mon existence de petite fille. Ce
fût le premier déséquilibre. Le premier d’une série qui caractérise
ma découverte du Japon. C’est ainsi que je laissais le Japon entrer
dans ma vie : par des déséquilibres.
Quelques années plus tard, assise dans une salle de classe au collège,
je tenais dans mes mains mon premier manga. C’est quelque chose
de très déstabilisant, un manga qu’on découvre pour la première
fois. On cherche pendant quelques minutes par quelle page
commencer.

On se rend compte rapidement, qu’il faut laisser
derrière nous, les pratiques de lectures qu’on utilisait jusqu’alors. Il
faut lire dans l’autre sens. C’est comme ça qu’on découvre le Japon,
en oubliant ce qu’on connaissait du monde, pour en pénétrer un
nouveau. On découvre alors une esthétique picturale inconnue,
forte, efficace, sans perspective. Esthétique que l’on retrouve dans
l’œuvre « 3,2,1,0,-1, -2, -3 » d’Ejiro Ito. Le message est limpide,
l’image frappe et tout cela finit par séduire. Le déséquilibre
s’estompe parce qu’on se l’approprie. Et puis, à l’âge de 14 ans,
surtout à l’endroit et à l’époque où j’ai eu 14 ans, lire un manga
nous faisait passer pour une personne originale, un peu déphasée
par rapport aux références de notre monde. C’est cela qui définit la
nouveauté finalement. Ce fût le deuxième déséquilibre.
Il vint le temps où on devient grand et où on part loin pour obtenir
un diplôme. Je suis partie tenter de décrocher un diplôme en
histoire de l’art. Je choisis une spécialité : l’art japonais. Je
connaissais le Japon dans son aspect coloré, séducteur, brillant,
bruyant. Son aspect pop. Je découvris un autre Japon. C’est alors que
je me rendis compte que ce pays portait en lui-même un
déséquilibre, un choc profond, historique. Il avait participé à la
séparation du pays en  « un avant » et « un après » modernité. Je vis
s’ouvrir à moi, le Japon de la peinture traditionnelle et des objets
d’art des siècles médiévaux. Un Japon qui ressemblait à la série des
« Vingt-quatre montagnes », de Maud LC. Un Japon calme, serein,
apaisant, fin et minutieux. Un monde pictural fondé sur la
composition en déséquilibre, sans symétrie. C’est là que j’ai compris
que le Japon n’avait rien à voir avec notre monde. Il était ailleurs,
dans un autre mode esthétique. Ce fût le troisième déséquilibre.

Vint enfin l’été 2013 et l’envole véritable vers le Japon. La rencontre
fût alors plus directe et aussi beaucoup plus forte. <Toutes les idées
et les fantasmes construits autour de ce pays prenaient enfin vie et
étaient tous déconstruits les uns après les autres face à la réalité. Je
réalisais qu’on ne pouvait pas appréhender entièrement le Japon
avant d’avoir fait l’expérience directe du pays. Il y avait ce contraste
entre les images dans ma tête (images que les livres et Internet
avaient bien voulu me véhiculer) et les images qui se déroulaient
devant moi.  Un monde de contrastes et d’incohérences se
présentaient à moi. Un monde entre la tradition et la modernité. Un
monde entre le calme des parcs et des temples, et la tempête des
lumières et des gratte-ciel. Un monde entre la ville et la campagne.
Un monde où les sentiments étaient cachés derrière des apparences.
Un monde où on est toujours surpris. Le Japon est un pays
d’apparences, où il est impossible d’asseoir une certitude. C’est
d’ailleurs ce qu’évoque Izumi dans son œuvre « Trophées ». Ce fût le
dernier déséquilibre.
Pourtant finalement, là où convergent les chemins du déséquilibre, il
y a la découverte. La découverte du Japon passe par des
déséquilibres qui affectent notre pensée. Au-delà de cela il y a
l’apprentissage de la compréhension de ce monde. Pour ce faire, on
s’approprie les déséquilibres pour rétablir l’équilibre. On laisse de
côté nos repères, nos points de références, pour maîtriser les
déséquilibres. Sans aucun point de repères on n’est pas attiré par la
chute. Etant gymnaste moi-même, j’ai pu expérimenter que pour
trouver l’équilibre parfait, il fallait expérimenter le déséquilibre,
pour créer de nous même des points de repères issus de ces mêmes
déséquilibres. C’est aussi cela qui fait la force du Japon. C’est un
pays qui du déséquilibre fait naître l’équilibre. Ces déséquilibres
sont sa force immuable, son harmonie. Les contrastes qui le
caractérisent sont répartis et utilisés de telle manière que tout tient
en un équilibre établi et fort. C’est le seul pays qui a su faire du
contraste déséquilibre-équilibre, sa caractéristique principale.
Sur le chemin de la découverte du pays, j’attends de vivre d’autres
déséquilibres.

 

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